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Par Jean Durand : jdurand@efma.com
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Il semble particulièrement difficile de faire comprendre à un américain, un néo-zélandais ou un australien ce qu'est la notion de cru. Ils ne parviennent pas à assimiler qu'on ne puisse trouver, sur un vaste territoire, un climat et un terroir équivalent à celui d'un Grand Cru français, c’est-à-dire qui, avec les mêmes vignes, donneraient des résultats comparables. [Ces propos reflètent l'opinion de Georges Lepré]. Outre le savoir-faire du vigneron et les vignes qui ne peuvent être identiques, le vent, la pluie, l'altitude, l'orientation, le sous-sol et donc évidemment la notion de micro-climat ne pourront jamais être exactement les mêmes. De plus, un Grand Cru du Bordelais, de Bourgogne, d'Alsace, du Rhône, etc. est issu de longues traditions spécifiques à ce vin. Et ceci est intransmissible, même par les français propriétaires de ces domaines : en effet, la notion de cru (grand ou petit) est nécessairement liée à des concepts de civilisation et d'histoire. Il seraitp résomptueux de vouloir déplacer tout cela d'un coup de baguette magique à l'autre bout du globe. Or le Nouveau monde est en train de prétendre qu'il va dépasser les plus grands vins français. L'envahissement annoncé sur le marché mondial, des vins étrangers, grâce à l'abondance, les moyens publicitaires et quelques gourous réputés, ne devrait pas être pour demain. Enfin sous réserve que les divers domaines français ne suivent pas, plus ou moins, les goûts et les exigences de leurs clients étrangers. Néanmoins, il est difficile aujourd'hui, pour un domaine, de résister à un client qui lui achète par exemple 33 % de ses vins. On assiste d'ailleurs actuellementà l'éclosion de cuvées spécifiques à un pays donné, notamment aux Etats-Unis et au Japon. Exactement comme le fait Coca-Cola ;-( La mode des vins concentrés et riches en extraits s'installe lentement mais sûrement, au détriment de l'élégance et de la finesse : vendanges trop tardives, longues cuvaisons, chaptalisations excessives et bois neuf font partie des recettes actuelles pour satisfaire le goût commun, qui s'habitue à la concentration et à la présence de tannins envahissants. Félicitons donc, par exemple, des domaines comme La Bécasse à Pauillac, Gérard Chave dans le Rhône, de Montille en Bourgogne ou encore Zind-Humbrecht en Alsace de ne pas céder à ces modes en vigueur. Et heureusement, ils sont encore relativement nombreux. Ceci est notamment vrai dans les vignobles anciens, tel le Bordelais, qui sert de référence, et dans les vignobles à ‘gourous’ (Bourgogne, Rhône entre autres). En Alsace, et dans d'autres "petits" vignobles (Provence, Loire, etc.) la notion de terroir et de grands vins est au contraire en train d'éclater au grand jour : je pense notamment à Pierre-Jacques Druet à Bourgueil. C'est le début de la fin des petits vins, et les grands vinificateurs sur les grands terroirs ne modifient pas leurs vins, au contraire. Ces gens-là ont une espèce de flair particulier qui leur fait décider, chaque année, de la date optimale des vendanges, de l'égrappage total ou partiel, des durées et des températures de cuvaison, de la durée de l'élevage en fut, de la proportion de bois neuf, de la filtration plus ou moins importante, etc. (et je ne citerai pas les divers moyens frauduleux, plus répandus qu'on ne le pense, destinés à ‘arranger’ le produit final). De plus, ils ont généralement le génie de réussir leurs vins dans des millésimes difficiles voire médiocres. Il est en effet moins difficile de réussir un grand vin lors d 'une grande année qu'un vin excellent lors d'une année médiocre. Goûter les petits millésimes constitue un très bon moyen de sélectionner une propriété. [Beaucoup de gens, y compris les spécialistes, prétendent qu'il est facile de réussir un vin dans les grandes années. Ce n'est pas tout à fait vrai. Qui dit grande année dit vendanges ensoleillées, raisins très mûrs voire trop mûrs, degrés élevés et acidité basse. Il faut alors bien contrôler les températures de fermentation.] Néanmoins, avec les progrès considérables de l'oenologie moderne, tout le monde devient capable de faire un vin honorable. De là à produire un grand vin, il y a un énorme fossé qui séparent les grands vignerons des autres. Les pays nouvellement producteurs de vin ont à trouver un style, une typicité qui leur seront propres et non pas à essayer de singer les meilleurs 'équivalents' français. Ceci devient malheureusement vrai en France, notamment dans le Bordelais. Or tout le monde n’est pas en mesure de produire un Latour ou un Margaux. Néanmoins, on gomme souvent les particularités d'un terroir dans le but de plaire au plus grand nombre et, pourquoi pas, de décrocher une note mirifique auprès des gourous qui sévissent sur les cours. L'oenologie moderne a contribué à faire monter considérablement la qualité des vins médiocres et des millésimes difficiles mais, aujourd'hui, elle est en train de provoquer une espèce de nivellement par le bas, y compris chez les plus grands. Si on ne renverse pas rapidement ce phénomène, alors les spécificités des vins français disparaîtront et certains vins du Nouveau Monde deviendront effectivement plus 'intéressants' que leurs homologues français. Cordialement, Jean Ancien sommelier au Grand Véfour (Raymond Oliver) sous les ordres du célèbre sommelier Hénocq qu'il remplace à son décès. Il y servait souvent des vins carafés à l'aveugle, beaucoup de clients lui faisant confiance. Il demandait seulement préalablement la fourchette de prix. Il dirige ensuite un restaurant à Los Angeles puis rentre et devient chef-sommelier du Ritz. Aujourd'hui, il enseigne, s'occupe notamment du Savour Club et voyage beaucoup (surtout dans les pays producteurs de vin ;-). Il y fait autorité. J'ai entendu Philippe Faure-Brac, 1er sommelier du monde, dire à son sujet: "C'est notre maître à tous." C'est un des
grands dégustateurs que je préfère : savant mais toujours
modeste, pondéré, d'un contact très agréable,
il tranche un peu avec le niveau intellectuel de la profession.
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