La planète-vin / Autres pays européens
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Sous le joug du système socialiste, durant ces dernières
dizaines d'années, la Hongrie a beaucoup exporté, via la
Monimpex, y compris du Tokay, de l'Egri Bikavér, du kékfrankos
de Sopron, des Balatoni et Badacsonyi. Mais le raisin
était mal payé, aussi la qualité de la vendange n'était-elle
pas une priorité. Le retour à un système plus
libéral devrait l'encourager à exprimer à nouveau
un excellent jus de raisin.
Les cépages rouges (vörös) utilisés sont :
-
le kékfrankos (qui contribue à l'Egri Bikavér) n'est
autre que le blaufränkisch autrichien, ou limberger du Wurtemberg,
c'est-à-dire une variété de gamay;
-
le kisburgundi, proche du pinot noir, et le nagyburgundi, variété
hongroise du pinot noir,
-
et surtout le bon kádárka, dont la plaine du sud ne tire
que des vins ordinaires, mais qui est aussi à la base de la plupart
des premiers crus rouges.
Les principaux cépages blancs sont :
-
le muskotály (muscat Ottonel),
-
le veltelini,
-
le szürkebarát ("moine gris", variante indigène du pinot
gris),
-
le kéknyelü ("tige bleue"), aromatique,
- le wälschriesling, ici appelé olaszrizling,
-
le léanyka ("petite fille"), qui donne un vin sec aromatique mais
neutre,
-
l'ezerjó, dont on fait un vin sec, racé, parfumé,
-
le hárslevelü, "cépage aux feuilles de tilleul", dont
on fait surtout des vins doux,
-
et le furmint, dont certains secteurs tirent des vins doux sans caractère,
alors qu'il est capable de donner le Tokay !
En général, les vins prennent le nom de leur lieu de naissance,
région ou commune, auquel on ajoute le suffixe " i ".
Le patrimoine viticole s'élève à une centaine de milliers
d'hectares. Les Hongrois distinguent 22 secteurs viticoles, mais pour notre
propos il suffit de voir la Hongrie composée de 7 régions principales.
Le vignoble qui s'étend aux pieds des monts Mecsek, de Pécs au sud-ouest,
à Szekszárd au nord-est, est apprécié pour :
- son Fleuré de Pécs, un wälschriesling plutôt
doux,
- le riesling de Szekszárd,
- des cabernets et merlots parmi les meilleurs du pays,
- et un bon rouge de kádárka : le Nemes Kadar.
Un peu bizarre -car botrytisé- ce vin doit mûrir 3 à 4
ans.
A cela, s'ajoute tout à fait au sud, à la frontière croate,
le petit vignoble de Villany-Siklos. Ici, les kékoporto, kékfrankos,
merlot, et cabernet sauvignon, expriment des vins charnus et savoureux.
La plaine (Alföld) située entre le Danube et la Tisza produit
200 à 300 milliers d'hectolitres de blanc : le Kecskemeti Léányka,
du nom de son centre viticole Kecskemét.
Cette région est plus réputée pour ses eaux de
vie que pour son vin. Toutefois, les districts de Csongrád (sur
la Tisza) et de Hajós-Vaskuti font du kádárka.
Les rives occidentale et septentrionale du lac Balaton, près de
la frontière autrichienne, fournissent des vins ordinaires, les
Balatoni,
et d'autres qui sont remarquables, les Badacsonyi. Ces blancs
généreux et aromatiques dûs au kéknyelü,
viennent sur le sol basaltique de la rive nord du lac, et figurent dans
le peloton de tête des meilleurs hongrois. Le Badacsonyi
szürkebarát est également réputé.
La région du lac donne aussi le Csopaki Olasz Rizling assez médiocre,
le Balatonfüredi ezerjó, les Boglári secs de
muskotály et nagyburgundi.
Le furmint ne donne ici que des vins ordinaires.
Au sud du lac de Neusiedl (autrichien en majeure partie), Sopron fait des vins
corrects de kékfrankos, et aussi de zöldszilváni.
Dans le nord de la Hongrie, à 80 kilomètres au nord-est de
Budapest, au pied des monts Mátra, le centre viticole de Gyöngyös
fournit un blanc de chasselas, doux comme du miel, et des blancs secs issus
de chardonnay, sauvignon, muskotály, et szürkebarát.
Trente kilomètres plus loin, au nord-est de Mátraalja, au pied du
massif de Bükk, Eger la baroque est le centre d'une zone produisant l'Egri
Léanyka, et un Muscat que l'on pourra négliger.
Elle doit sa célébrité à son Egri Bikavér
("sang de taureau") -assemblage pourtant bien ordinaire de kékfrankos,
cabernet, et kékoporto-, et à son Egri Kádárka,
tous deux rouge sombre, corsés, de longue garde, un peu forts pour le goût
français.
Près de la frontière avec l'Ukraine, sur les rives du Bodrog,
le Tokaji-Hegyalja fait surtout un Muscat léger mais de longue garde.
Cependant, il est justement célèbre pour le Tokay.
Le terroir du Tokay se compose de loess et de débris volcaniques.
L'automne sec et ensoleillé est propice au passerillage, et la rivière
Bodrog joue ici le même rôle que le Cirons à Sauternes.
Les cépages utilisés dans la région sont :
-
le muscat à petits grains,
-
le muscat Ottonel (à gros grains),
-
l'oremus, vieux cépage précoce,
-
le chardonnay, que les Français plantent, notamment à Megyer,
-
le hárslevelü, et surtout le furmint (du français "froment")
jaune comme les blés.
Une partie de la vendange, plus ou moins importante selon les millésimes,
est vinifiée en vins secs ou demi-doux portant le nom du cépage.
Leur intérêt est tout relatif.
Mais la combinaison de ces trois éléments, terroir, climat,
et cépage furmint, alliée au savoir-faire du vigneron, a
produit autrefois un vin d'exception, que l'on recommence à faire
depuis la chute du régime communiste.
Le plus commun est le Szamorodni. Dans les années
sans pourriture noble, c'est un vin passerillé, un peu comme le
Jurançon.
Dans les bonnes années -celles qui voient l'apparition de la pourriture
noble- on pratique plusieurs tries au bénéfice de l'Aszú.
A l'issue des tries, ce qui reste sur pied sert à faire le Szamorodni.
Ce vin est vendu prêt à boire. Assez alcoolisé, il
peut être sec ou moelleux et évoque le Xérès
Fino ou Dolce selon les cas.
L'Aszú (abbréviation de "aszúszolabor" qui
signifie "vin de raisins passerillés") est un liquoreux titrant
au minimum 14%vol, merveille de douceur dont le prix est en rapport avec
la rareté.
L'élaboration de ce vin, très spéciale, sans équivalent
ailleurs, mérite d'être connue. Les raisins atteints
par la pourriture noble, séchés et concentrés sous
l'effet du botrytis, ne sont pas vinifiés immédiatement;
ils sont écrasés pour former une pâte, l'"âme
du vin", pétrie puis déposée dans un puttony,
seau pouvant contenir environ 25 kilogs. La partie de la récolte
qui n'a pas été atteinte par le botrytis est vinifiée
classiquement. Puis on lui ajoute l'Aszú, en proportion
spécifiée en "puttonyos" : cela peut aller de 3 à
6 puttonyos par fût de 136 litres. L'Aszú à
6 puttonyos est évidemment le plus précieux et coûteux.
En réalité, trois modes d'élaboration sont possibles
:
-
par assemblage de vin de l'année avec une pâte de grains nobles
de l'année,
-
par assemblage de pâte de l'année avec des vins d'années
précédentes,
-
ou encore par assemblage de moût de l'année avec une pâte
de grains nobles de l'année.
Certains vignerons "modernes" font subir à ce mélange une
macération anaérobie, au grand dam des traditionnalistes,
qui pratiquent la macération en cuve ouverte. La macération
provoque une fermentation qui a lieu à l'abri de la flor, augmentant
la teneur en alcool et la concentration aromatique. Quelques jours
plus tard, on soutire le vin et on le verse dans d'autres fûts logés
dans des caves humides et froides (8 à 12°C). Il y effectuera
une longue macération : la loi impose trois ans, mais certains traditionalistes
l'astreignent à deux ans plus une année pour chaque puttony.
Les Aszú peuvent être conservés 20 à
30 ans, voire davantage pour ceux de 5 puttonyos et plus : jusqu'à
deux siècles, pense-t-on, dans les meilleurs millésimes.
Et la patience est de rigueur car, à l'instar des meilleurs liquoreux,
ces vins se bonifient très longtemps en bouteille.
L'Aszú Eszencia, lorsqu'il y en a, est l'un des tout meilleurs
Tokay
: plus de 6 puttonyos.
Ne pas confondre avec l'Eszencia, vin de goutte de l'Aszú,
dont le titre acquis est très faible, parfois guère plus
de 3%vol, mais qui peut contenir 400, 500, voire 600 grammes de sucre résiduel
par litre, et dont la fermentation peut durer de 5 à 10 ans.
Un véritable élixir de jouvence, selon la légende
locale. Mais ce qui est sûr, c'est qu'il est beaucoup trop
sirupeux et concentré pour être bu tel quel : on s'en
sert pour composer des assemblages.
Table 1. Les types de Tokay
| Type de Tokay |
Teneur en sucre (g/l) |
Extrait sec (g/l) |
Années en fût |
Szamorodni
- sec
- doux |
0-10
10-50 |
25+
25+ |
2
2 |
Aszú
3 puttonyos
4 puttonyos
5 puttonyos
6 puttonyos |
60-90
90-120
120-150
150-180 |
30+
35+
40+
45+ |
minimum 3
5
6
7
8 |
| Aszú Eszencia |
180-240 |
50+ |
10-20 |
Comment boire le Tokay ?
-
Le Szamorodni doux est un bon accompagnement du foie gras.
-
L'Aszú à 5 ou 6 puttonyos étant un vin d'une
très longue persistance, il vaut mieux le garder pour le dessert
: avec un sorbet ou une tarte aux abricots, aux reines-claude, ou aux figues.
Ou encore avec un gâteau au chocolat. C'est l'un des très
rares vins capables d'accompagner une mousse au chocolat.
-
Les meilleurs, tels le 6 puttonyos de Szepsy et l'Aszú Eszencia,
méritent d'être bus seuls, pour eux-mêmes !
Dans tous les cas, il convient de le servir à une température
de 12 à 14°C, pas davantage.
Producteurs
A l'heure actuelle, les sources principales sont des domaines appartenant
à des investisseurs occidentaux, et ceux-ci ont affirmé leur
volonté de rendre au Tokay sa gloire d'antan :
-
Ch. Disznókö, propriété d'AXA;
-
Oremus, qui appartient à Alvarez (Vega Sicilia), est importé
par Europvin;
-
les Ch. Megyer et Pajzos, propriétés du GAN;
-
Tokaj Hetszölö, émanation de "Grands Millésimes
de France", possède le Domaine Impérial d'Hetszölö,
les caves Rákóczi, et le Ch. Rákóczi-Dessewfly.
-
La Royal Tokay Wine Company, fondée en 1989, est une entreprise
anglo-dano-hongroise. Pour la petite histoire, Hugh Johnson en est
actionnaire.
Ces domaines ne possèdent que 8% de la surface plantée, mais
achètent la moîtié des grains nobles disponibles. Nous
verrons, à l'aube du prochain millénaire, ce que chacun a
tiré du splendide millésime 93.
Ian Hoare, grand amateur de vin en général,
et amoureux déclaré du Tokay, nous offre ses notes
de dégustation recueillies lors de sa visite en 1996.
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Pierre Lotigie-Laurent